Søren Kierkegaard n’écrit pas sous son nom, ou rarement. La majorité de son corpus passe par des pseudonymes qui ne partagent ni les mêmes présupposés ni les mêmes conclusions. Lire Kierkegaard sans repérer ce dispositif, c’est confondre la voix d’un personnage avec celle de l’auteur, et transformer chaque paradoxe en contradiction apparente.
Communication indirecte chez Kierkegaard : le mécanisme à saisir avant tout
La difficulté de lecture n’est pas accidentelle. Kierkegaard a conçu ce qu’il appelle la communication indirecte comme un outil philosophique à part entière. L’objectif : empêcher le lecteur de recevoir une thèse toute faite et le forcer à se positionner.
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Concrètement, cela signifie que Johannes de Silentio, l’auteur pseudonyme de Crainte et tremblement, n’est pas Kierkegaard. Johannes Climacus, qui signe le Post-scriptum, non plus. Chaque pseudonyme incarne un stade d’existence ou une posture intellectuelle spécifique.
Nous recommandons de noter, dès les premières pages de chaque ouvrage, qui « parle ». Un tableau simple suffit : titre, pseudonyme, stade d’existence concerné (esthétique, éthique, religieux). Cette cartographie élimine la majorité des confusions que les lecteurs rapportent.
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Ordre de lecture de Kierkegaard : par paliers, pas en bloc
Ouvrir Ou bien… ou bien en premier est une erreur fréquente. Ce texte suppose déjà une familiarité avec la tension entre stade esthétique et stade éthique. Le Post-scriptum aux Miettes philosophiques pose un problème similaire : sa longueur et son ironie permanente désorientent sans repères préalables.
Un parcours progressif qui fonctionne :
- Crainte et tremblement d’abord, parce que le texte est court, concentré sur un seul paradoxe (le sacrifice d’Abraham) et expose la méthode kierkegaardienne du paradoxe de foi sans noyer le lecteur dans les digressions.
- La Maladie à la mort ensuite, qui formalise les concepts de désespoir et de synthèse du moi (fini/infini, temporel/éternel). C’est le texte le plus structuré de Kierkegaard, presque systématique dans sa progression.
- Le Concept d’angoisse en troisième position, qui articule angoisse, liberté et péché. Sa lecture demande d’avoir assimilé la notion de synthèse développée dans La Maladie à la mort.
- Ou bien… ou bien et le Post-scriptum en dernier, une fois que la cartographie des stades est en place.
Chaque texte fournit les outils conceptuels nécessaires au suivant. Sauter une étape, c’est se retrouver face à un paradoxe sans disposer du vocabulaire pour le déplier.
Paradoxe et absurde chez Kierkegaard : ce que le terme recouvre vraiment
Réduire Kierkegaard à un penseur de « l’absurde » au sens de Camus est un contresens fréquent dans la littérature secondaire francophone. Le paradoxe kierkegaardien n’est pas un cul-de-sac logique célébré pour lui-même.
Dans Crainte et tremblement, le paradoxe de la foi désigne un mouvement précis : le chevalier de la foi renonce à l’objet aimé (résignation infinie) puis le récupère en vertu de l’absurde, c’est-à-dire en vertu d’une confiance que la raison ne peut ni fonder ni réfuter. Le paradoxe n’est pas un obstacle à contourner mais une méthode de lecture.
Dans les textes sur l’Incarnation, le paradoxe absolu renvoie au fait que l’éternel entre dans le temporel. Mais l’enjeu n’est pas de proclamer la contradiction. Il est de montrer que la relation entre le pécheur et Dieu ne se résout pas dans un système spéculatif. Kierkegaard vise Hegel directement : la synthèse dialectique ne « dépasse » pas ce paradoxe, elle le dissout en le trahissant.
Quand vous tombez sur le mot « paradoxe » dans un texte de Kierkegaard, posez-vous deux questions : qui parle (quel pseudonyme), et quel mouvement existentiel ce paradoxe décrit-il ? La réponse varie selon le stade concerné.
Traductions françaises de Kierkegaard : deux approches distinctes
Le choix de la traduction modifie substantiellement l’expérience de lecture. En français, les éditions de l’Orante (traduction collective historique) et les traductions plus récentes chez Gallimard ou Points ne produisent pas le même effet.
La distinction opératoire est celle entre traduction littéraire et traduction de travail. Une traduction littéraire fluidifie la prose, quitte à lisser l’ironie et les ruptures de ton. Une traduction de travail conserve la structure syntaxique danoise, plus rugueuse, mais restitue mieux les jeux de pseudonymes et les effets rhétoriques voulus par Kierkegaard.
Pour une première lecture de Crainte et tremblement, une traduction fluide convient. Pour un travail approfondi sur La Maladie à la mort, où chaque terme technique (désespoir, synthèse, moi) porte un poids conceptuel, nous recommandons de comparer au moins deux traductions sur les passages difficiles.

Stades de l’existence et structure de l’oeuvre de Kierkegaard
Les trois stades (esthétique, éthique, religieux) ne forment pas une progression linéaire qu’on gravirait comme un escalier. Kierkegaard décrit des modalités d’existence entre lesquelles l’individu saute, pas des étapes qu’il cumule.
Le stade esthétique, incarné par le séducteur de Ou bien… ou bien, vit dans l’instant et fuit la répétition. Le stade éthique, incarné par le juge Wilhelm dans le même livre, assume la continuité et l’engagement. Le stade religieux, auquel Abraham donne figure dans Crainte et tremblement, suspend l’éthique au nom d’un rapport absolu à l’absolu.
Ces stades fonctionnent comme des clés de lecture pour l’ensemble de l’oeuvre. Quand un texte semble se contredire, vérifiez si les passages en tension relèvent du même stade. La plupart du temps, Kierkegaard fait parler deux stades l’un contre l’autre, volontairement.
Le paradoxe kierkegaardien cesse d’être un mur dès qu’on accepte son principe fondateur : la vérité n’est pas un contenu à transmettre, c’est un rapport que l’individu construit avec sa propre existence. Les pseudonymes, l’ironie, les contradictions apparentes servent ce projet. Lire Kierkegaard, c’est accepter que le texte vous demande de choisir, pas de comprendre passivement.


